Tout perdre pour renaître · partie 1

J’ai tout perdu. Ou presque. Et je sais que cette phrase peut paraître dramatique, comme une déclaration jetée au monde pour attirer la compassion. Ce n’est pas mon intention. J’essaie seulement de nommer ce qui s’est passé en moi, avec des mots simples, sans enjoliver.

Tout perdre signifierait que je n’ai vraiment plus rien. Et, quand on y réfléchit, je suis encore riche dans de nombreux aspects de ma vie : la santé, mes enfants, un travail, de l’argent, un cerveau qui fonctionne bien, des amis. Ce socle existe. Il n’est pas rien. Il n’est pas « acquis » non plus. Il tient, aujourd’hui.

Mais quand je réfléchis à tout ce que j’avais et tout ce que j’ai donné, en retour, j’ai pratiquement tout perdu : ma femme, mon appartement, mon moyen de locomotion, pratiquement tout mon argent. Et avec ces pertes-là, ce n’est pas seulement du confort qui s’évapore. C’est une image de soi qui s’effondre. Une manière de se dire : « Voilà ma vie. Voilà ce que j’ai construit. Voilà la preuve que je suis quelqu’un de stable, de valable, de respectable. »

J’avais expliqué, au tout début de ce site, que le juge m’avait demandé de tout payer pour l’appartement, me mettant à 64% d’endettement, « à charge de récompense ». Il se trouve que cette expression ne signifie pas, comme le pensait mon avocate, que je récupérerais l’argent que j’ai dû dépenser « au delà de ma part ». En fait, derrière cette expression, il faut comprendre que c’est à charge de récompense pour l’autre personne, à qui on doit, au moment de la liquidation du patrimoine matrimoniale, verser la différence entra la valeur locative du bien immobilier dont on avait la jouissance et de ce qu’on a payé (prêt, impôt, charges) tous les mois.

Autant vous dire que j’ai eu du mal à accepter que le juge ait ordonné mon surendettement, et que je n’ai rien pu récupérer à la fin. Je le dis sans détour : j’ai ressenti de l’injustice. Une colère froide. Et aussi quelque chose de plus intime, de plus difficile à avouer, la honte. La honte de ne pas « savoir gérer ». La honte de tomber. La honte de devoir regarder mes choix passés, mes aveuglements, mes rigidités, et de constater que la réalité ne négocie pas.

Je suis hypersensible, et je suis autiste Asperger, ce qui donne à certaines émotions une texture très concrète, presque physique. Il y a des jours où la perte ressemble à une pression dans la poitrine, et d’autres où elle ressemble à un bourdonnement permanent, comme un appareil allumé dans la pièce à côté. Je peux continuer à travailler, à sourire, à répondre aux messages, et pourtant l’intérieur est en deuil. Un deuil qui ne se limite pas à une personne ou à un bien, mais qui touche l’idée même que je me faisais de ma trajectoire.

Le bouddhisme dit que la souffrance naît de l’attachement, de la saisie, de cette façon qu’a l’esprit de vouloir figer ce qui, par nature, bouge. Avant, je comprenais ça comme un concept. Après, je l’ai reconnu comme une expérience. Quand ce que je croyais stable s’écroule, je vois à quel point je m’y étais cramponné, parfois sans m’en rendre compte.

La simplicité comme libération

Et puis, il s’est passé quelque chose : j’ai compris que cette perte de tout ce que j’avais investi financièrement, de tout le matériel, m’appelait à une vie simple. Je ne veux pas romantiser. Sur le moment, ce n’est pas « beau ». C’est rude. C’est humiliant parfois. C’est fatiguant. Mais au milieu de cette rudesse, une question s’est ouverte, très calme, presque silencieuse : qu’est-ce qui reste quand je ne peux plus m’appuyer sur les objets, sur le statut, sur l’impression de contrôle ?

Ce que j’ai découvert, c’est que la simplicité n’est pas seulement une esthétique. Ce n’est pas « faire joli » avec moins. C’est une direction intérieure. Une manière de réduire volontairement la part de ma vie qui dépend des conditions extérieures. Je ne parle pas d’une indépendance totale, ça n’existe pas. Je parle d’un espace. Un peu d’air. Un peu de marge.

Depuis quelques jours, je commence à avoir envie de me libérer de tout ce qui nous rend esclave : téléphone portable dernier cri, ordinateur portable surpuissant. Mon MacBook est en train de rendre l’âme, et je ne le changerai pas. Je garderai ma tour. Quand j’écris ça, je vois déjà la petite voix du mental : « Tu vas regretter. Tu seras moins efficace. Tu vas rater quelque chose. » Et je la connais, cette voix. Elle se nourrit de peur. Peur de manquer. Peur d’être dépassé. Peur de ne pas être à la hauteur. Alors je l’écoute, et je ne la laisse pas décider à ma place.

Je pense revendre mon téléphone portable pour en reprendre un très simple. Je vais également revendre ma tablette android que je n’utilise finalement que rarement. Là aussi, c’est concret. Je ne suis pas en train de réciter une théorie sur la décroissance. Je suis juste en train de regarder, objet par objet, l’énergie mentale que ça me coûte : charger, mettre à jour, protéger, comparer, choisir, acheter, réparer, remplacer. Ce n’est pas neutre. C’est une ponction quotidienne sur l’attention.

Toutes ces possessions matérielles nous rendent esclaves d’elles, au final. Elles nous promettent du confort, et elles donnent du confort, parfois. Mais elles demandent aussi de l’entretien, de l’argent, de la vigilance. Et plus profondément, elles alimentent une idée : « Je suis celui qui a. » Quand « celui qui a » perd, il se sent comme « celui qui n’est plus ». C’est vertigineux, parce que l’ego adore s’habiller de preuves.

Quand on prend l’habitude de voyager léger, on se sent léger. On a l’impression qu’on pourrait aller habiter pratiquement n’importe où avec le minimum de moyens. Ce sentiment-là m’a surpris. Je croyais que la légèreté venait de l’abondance. En réalité, une part de la légèreté vient de la réduction de la peur. Si j’ai besoin de peu, alors peu de choses peuvent me menacer. Ce n’est pas une armure. C’est une manière de ne pas tendre la main à la prochaine catastrophe.

Je n’ai pas envie de reprendre une machine à laver chère. Soit j’irai à la laverie automatique, soit j’achèterai une version d’entrée de gamme. Ce détail peut paraître trivial, mais c’est exactement dans ces détails que mon esprit se reprogramme. Aller à la laverie, c’est accepter une petite contrainte, un petit inconfort, et constater que je survis très bien. C’est aussi me rendre compte que la dignité ne vient pas d’une machine performante dans une salle de bain, mais de la manière dont je me tiens dans la vie, même quand ce n’est pas « optimisé ».

Le temps passant, je comprends que la simplicité de notre vie nous rend libre. On n’a plus besoin « d’avoir » pour « être heureux ». Et je veux être honnête : ce basculement ne se fait pas d’un coup. Il y a des jours où je me sens presque enthousiaste, comme si je retrouvais un espace intérieur oublié. Et il y a des jours où je sens un manque, une nostalgie, une crispation. Le manque ne prouve pas que la simplicité est mauvaise. Il prouve que l’attachement était là.

Cette recherche du bonheur devient de plus en plus présente dans ma vie. Pas le bonheur comme euphorie ou comme récompense, mais le bonheur comme paix possible. Une paix qui ne dépend pas de la prochaine bonne nouvelle. Une paix qui ne se négocie pas avec le monde extérieur.

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« Rire souvent et beau­coup, gagner le respect des gens intel­li­gents et l'af­fec­tion des enfants, méri­ter l'ap­pré­cia­tion d'hon­nêtes critiques et endu­rer la trahi­son d'amis qui n'étaient pas sincères, appré­cier la beauté, la trou­ver chez les autres, lais­ser derrière soi un monde un peu meilleur, que ce soit grâce à un enfant en bonne santé, à un jardin floris­sant, ou à une vie rendue meilleure, savoir que quelqu'un a vu sa vie s'em­bel­lir parce que vous avez été là : voilà ce qu'est la réus­site »

Ralph Waldo Emerson
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