Tout perdre pour renaître · partie 2

Traverser la tristesse, la honte, et le deuil de l’image

Ces derniers jours, je me suis senti triste. Car je me suis rendu compte qu’une partie de ma vie était vide de sens : j’agis souvent pour faire plaisir même si ça ne me convient pas, perdre des possessions matérielles m’affecte, mon ancienne apparence physique, quand j’étais svelte, me manque. Cette tristesse-là n’est pas seulement liée à ce que j’ai perdu, mais à ce que je croyais devoir être.

Il y a un deuil particulier, celui de l’image de soi. L’image de l’homme qui tient tout. De l’homme qui avance sans faillir. De l’homme qui « réussit ». Et quand cette image se fissure, j’ai envie de me cacher. J’ai envie de justifier. J’ai envie d’expliquer que ce n’est pas ma faute, que c’est la procédure, que c’est le système, que c’est le juge. Il y a une part de vrai, mais la vérité ne suffit pas à calmer la honte.

Dans la pratique bouddhiste, on observe l’esprit. On voit comment il fabrique du « moi » à partir de tout, même à partir des ruines. Même à partir d’un surendettement. Le « moi » blessé devient une identité : « Je suis celui à qui on a fait du tort. » Et cette identité donne une forme de solidité, une étrange consolation. Elle permet de tenir debout, mais elle enferme aussi. Alors je regarde. Je respire. Je constate. Et parfois, je n’arrive pas à faire mieux que ça. Mais déjà, constater, c’est ne pas s’engloutir entièrement.

Et ce soir, en réfléchissant à tout cela, je vois à quel point je peux être esclave de l’extérieur : d’une image que j’ai de moi-même, d’une situation, de conditions extérieures. Je vois aussi à quel point l’hypersensibilité amplifie les stimulations : la moindre remarque, la moindre comparaison, peut me donner l’impression d’être « démasqué ». Comme si tout le monde pouvait voir ce que je tente de cacher : ma fragilité, mon besoin d’être reconnu, mon désir de ne pas décevoir.

Mais la vérité, c’est que nous sommes nombreux à vivre ça, même si nous n’en parlons pas. Nous portons tous, à notre manière, un masque social. Et quand la vie nous l’arrache, nous avons l’impression d’être nus. Cette nudité fait peur. Et pourtant, elle est aussi une opportunité. Parce que sans masque, je peux enfin respirer autrement.

Tant que cela est présent dans notre esprit, nos moments de bonheur sont dépendants des conditions extérieures qui, par définition, sont toujours changeantes. Comment être heureux dans ces conditions ? J’ai longtemps essayé d’obtenir un bonheur conditionnel : « si j’ai ceci », « quand j’aurai cela », « dès que la situation sera réglée ». Et je découvre le piège : la situation n’est jamais définitivement réglée. L’impermanence n’est pas une exception, c’est la règle. Tout change. Tout glisse. Tout passe.

Dans le bouddhisme, l’impermanence n’est pas là pour nous déprimer. Elle est là pour nous rendre lucides. Si tout passe, alors s’accrocher est une stratégie perdante. Et si s’accrocher est une stratégie perdante, alors apprendre à desserrer l’étreinte devient un acte de sagesse, pas un renoncement triste.

Minimalisme et liberté intérieure, un lien concret

Je commence à comprendre, de façon très concrète, le lien entre minimalisme et liberté intérieure. Posséder moins, c’est parfois payer moins, certes. Mais ce n’est pas seulement une affaire de budget. C’est une affaire de charge mentale et d’identité.

  • Moins d’objets, c’est moins de décisions, moins de maintenance, moins de peur de la casse, moins de comparaisons.

  • Moins de dépendances, c’est plus de capacité à dire : « Je peux faire avec ce qui est là. »

  • Moins de mise en scène, c’est plus de place pour la vérité de l’instant, même si elle est imparfaite.

Je ne dis pas que la simplicité résout tout. La souffrance ne disparaît pas parce qu’on a un téléphone simple et une tour à la place d’un ordinateur portable flambant neuf. Mais je vois que chaque objet auquel je renonce volontairement est un entraînement. Un entraînement à ne pas confondre mon être avec ce que je possède. Un entraînement à ne pas courir après une version « améliorée » de moi-même, comme si je pouvais enfin mériter la paix.

Et puis il y a une autre dimension, plus subtile : quand je possède moins, je suis aussi moins tenté de me protéger derrière la consommation. Je suis face à moi. Face à mes sensations. Face à ma solitude parfois. Face à mes pensées. Et c’est là que la pratique devient vivante, pas théorique.

Un chemin se dessine

Les mois passant, des changements s’opèrent en moi : je suis devenu végétarien car je ne supporte plus de manger des animaux. Ce n’est pas un badge moral. C’est une conséquence. Je sens trop. Je ressens trop. Et je ne peux plus faire comme si je ne savais pas. Renoncer à la viande, pour moi, c’est une manière d’aligner mon quotidien avec cette intuition simple : ne pas ajouter de souffrance là où je peux l’éviter.

Je sens que ma voie est tournée vers la sagesse, vers autrui, vers le renoncement aux causes de la souffrance et la guidance d’autrui vers cette libération de tout ce qui nous fait souffrir en ce monde : notre égo trop fort, nos illusions d’un besoin extérieur pour avoir la sensation d’avoir réussi ou d’être épanoui, notre sentiment d’être séparés les uns des autres (« la saisie d’un soi »), nos attentes permanentes par rapport aux situations de la vie, notre si grande dépendance aux conditions extérieures liées aux jugements que l’on porte sur ces conditions.

Quand je parle d’ego, je ne parle pas d’un « défaut » à éradiquer à coups de volonté. Je parle de cette construction intérieure qui veut se sentir solide, spéciale, en sécurité, au-dessus du chaos. Et je ne suis pas en dehors de ça. J’ai passé des années à vouloir être quelqu’un, à vouloir être validé, à vouloir être perçu d’une certaine manière. Et je comprends maintenant que cette poursuite est sans fin. Le monde ne me donnera jamais un certificat de paix intérieure.

La notion de non-attachement est souvent mal comprise. Non-attachement ne veut pas dire ne rien aimer, ne rien ressentir, devenir froid. Non-attachement, tel que je le comprends et tel que je tente de le vivre, c’est aimer sans s’agripper. C’est être présent sans exiger que la vie se conforme à mes attentes. C’est reconnaître l’impermanence et, au lieu de lutter contre elle, apprendre à marcher avec elle.

Je sens qu’un long chemin m’attend, de plusieurs années. Je le sens dans mon corps, dans mes habitudes, dans mes réflexes. Les réflexes ne meurent pas parce qu’on a compris une idée. Ils se transforment par l’entraînement, par les chutes, par les recommencements. Et parfois, c’est décourageant. Parce que je voudrais que ce soit « réglé ». Je voudrais pouvoir dire : « Voilà, maintenant je suis libre. » Mais je vois bien que la liberté est un processus, pas un trophée.

Ce choix de vivre ma vie au sens bouddhiste ne sera peut-être pas compris de tous, mais conserver l’esprit que j’ai développé durant des années, basé sur l’attente de conditions extérieures pour me déclarer « heureux », ne me permettra de rester heureux qu’en de rares périodes de ma vie.

Alors je reviens à l’essentiel. À ce dépouillement qui, au départ, ressemblait à une condamnation. Et qui commence, doucement, à ressembler à une ouverture. Je ne dis pas que j’ai « tout compris ». Je dis seulement que quelque chose s’est retourné en moi : perdre m’a forcé à regarder ce à quoi je m’attachais, et ce regard, parfois, libère.

Je pressens que cette route va prendre du temps. Plusieurs années, probablement. Une route faite de simplicité choisie, de chutes, de modestes victoires, d’attention portée aux autres autant qu’à moi-même. Une route où je tenterai, jour après jour, de dépendre un peu moins des conditions extérieures, et d’habiter davantage cet endroit intérieur qui ne s’achète pas, et ne se perd pas comme on perd un objet.

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« La douleur triomphe de la dureté et de la force. La souplesse surpasse la rigidité. Voilà le principe qui nous incite à contrôler les choses en suivant leur cours, l'art de la maîtrise fondée sur l'adaptation. »

Lao Tseu
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