M'aimer, enfin · partie 1

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Je me suis surpris un matin à me demander qui avait éteint la lumière à l’intérieur. C’était doux dehors, mais dedans ça grattait. Une poussière d’absence, des gestes au ralenti, le goût d’un thé tiède que je n’arrivais plus à sentir. Je m’étais donné, donné, donné encore. Et je m’étais perdu.

Tu connais peut-être ça. Ce moment où tu prends enfin le temps de te regarder en plein visage, sans paravent, sans éclairage flatteur. Ça pique. Ça gratte. Ça sauve.

On parle souvent de s’aimer comme on vend un parfum. Des bulles, des bains moussants, des week-ends pour oublier. Je n’ai rien contre. Mais ce n’est pas ça, pas là, pas maintenant. Ici, l’amour de soi a le goût de la lenteur et de l’honnêteté. Une main qui apprend à se poser sur sa propre épaule.

Le schéma du sauveur

Je me suis perdu à force de vouloir être indispensable. À force de confondre aimer et prouver. À force d’additionner les heures, les services, les secours, comme s’il y avait un compteur quelque part qui finirait par afficher assez.

Je ne dis pas ça pour me juger. Je dis ça pour être vrai. Il y avait un schéma, je le connais par son prénom maintenant : sauver. Je me suis longtemps défini par ce que j’apportais, ce que je réparais, ce que je comprenais avant même que l’autre sache l’exprimer. J’avais l’impression d’être utile. J’avais l’illusion d’être nécessaire. J’avais peur d’être aimé pour rien.

Dans ma dernière relation, j’ai tendu toutes mes fibres. J’ai tendu ma respiration. J’ai tendu ma patience jusqu’au point de rupture, comme un fil invisible qui vibre si fort qu’il finit par chanter faux. Ce n’est pas un récit à charge. C’est un constat : je m’y suis perdu, par habitude, par angoisse de ne pas mériter.

Si je ne donne pas, qui voudra de moi ?

Le jour où j’ai posé les armes, ça n’a pas fait de fracas. Ça a fait du vide. Ce qui restait quand on retire les costumes, c’était un homme tendre, souvent trop dans sa tête, qui voulait bien faire, qui voulait trop faire. Et qui n’entendait pas son propre nom quand on l’appelait doucement de l’intérieur.

J’ai pris conscience d’une chose déroutante et libérante à la fois : on ne peut sauver personne. C’est désarmant. Et ça allège. Parce que si je ne peux pas te sauver, ni qui que ce soit, alors j’ai peut-être le droit de me retourner vers moi, de me tenir la main, de me demander ce dont j’ai besoin sans honte enfantine.

Et puis j’ai vu clair dans ce troc secret que je pratiquais depuis des années : donner pour mériter, mériter pour exister. C’est violent d’écrire ça. C’est nécessaire. Ma valeur ne se définit pas par ce que je donne ou apporte. Elle n’est pas au mètre, au chrono, à la to-do list d’un autre. Ma valeur respire, même quand je ne fais rien. Même quand j’échoue. Même quand je dis non.

L'amour de soi, version sans mantras

Tu veux la version honnête de l’amour de soi ? Ce n’est pas une collection de mantras. C’est le courage de regarder les angles morts. C’est une main ferme posée sur qui dérape à l’intérieur. C’est êtes-tu sûr de vouloir répondre à ce message maintenant ? C’est tiens, je me défends encore en suranalysant. C’est la façon dont je me parle quand je me trompe. C’est accepter de sortir de la tête et d’habiter mon torse, mes jambes, mon ventre, aussi maladroit que je sois.

Ma pensée déroule des fils, déploie des cartes, tente de ranger l’océan dans des tiroirs. J’en ai fait une force, et parfois une prison. L’amour de soi, je le découvre, est une pratique corporelle autant que mentale. Un art pauvre : respirer, toucher, s’asseoir, redire, respirer encore.

L’amour de soi n’est pas un point d’arrivée. C’est un pas par jour. Un pas par heure, parfois. C’est glisser, retomber, se relever sans me cracher dessus. C’est réapprendre la syntaxe simple : je sens, je veux, je ne veux pas, j’ai besoin.

Rentrer dans le corps

Les ombres ne partent pas parce que je les ai nommées une fois. Le besoin d’être indispensable revient, sans prévenir. L’envie de prouver se réveille parfois. La tête se met à analyser : est-ce que j’en fais assez ? Est-ce que j’ai bien fait ?

Alors je fais le geste le plus simple et le plus difficile : je rentre dans mon corps. Je pose mes pieds nus au sol, je sens les points d’appui, le grain du tapis, le frais du matin. Je place une main sur la poitrine, l’autre sur le ventre, et j’attends. Une minute. Deux. Je laisse monter l’envie de filer sur l’écran. Je ne bouge pas. Je respire à travers mes paumes comme si elles étaient deux petites fenêtres par où j’inspire enfin ma propre présence.

Parfois je rate. Je repars dans ma tête. Je m’en rends compte, et je me dis : Mon coeur, reviens. Trois mots. Pas une injonction. Une caresse.

S’aimer, enfin, c’est aussi me parler autrement. Longtemps, j’ai été dur avec moi-même. Je me reprochais la moindre maladresse, une parole de travers, ou le fait d’oser dire non. Je découvre une autre scène : celle d’un adulte qui apprend à être un bon père pour l’enfant en lui. Pas léger. Pas mielleux. Juste ferme et doux : tu as fait ce que tu pouvais. On corrigera. On s’excusera s’il faut. Tu n’as pas à te détruire pour apprendre.

Je me vois encore, un soir, posant une assiette pour une seule personne. Ce soir-là, j’ai coupé un fruit avec précision, j’ai chauffé une soupe, j’ai posé un morceau de pain. J’ai dit à voix basse : c’est pour toi. Simple. Presque ridicule. Ça a renversé quelque chose.

Dire non, apprendre à recevoir

On croit souvent que s’aimer, c’est s’offrir des choses. Parfois oui. Mais la plupart du temps, c’est une hygiène. Le sommaire d’une journée que je choisis au lieu de me la laisser confisquer. Des gestes conséquents : je couche mon téléphone dans une autre pièce. J’ouvre un cahier où j’écris sans gloire trois lignes le matin. Je bois de l’eau avant le thé. Je marche. Je fais deux pompes maladroites. Je respire cinq fois entre chaque réponse à un message. Je laisse la vaisselle tremper et je vais m’asseoir. J’appelle un ami, pas pour demander, pour dire : je pense à toi.

Je réapprends non. C’est une syllabe qui m’a longtemps brûlé la bouche. J’avais peur qu’elle me condamne à la solitude, qu’elle dise quelque chose de mon manque de coeur. Aujourd’hui je vois : non est un oui protégé. Le oui à mon intégrité. Le oui à ma fatigue. Le oui à un rythme qui ne me mutile pas. S’aimer, c’est parfois dire : je ne peux pas, je ne veux pas, pas maintenant. Et rester, même si l’autre fronce les sourcils.

J’apprends aussi à recevoir. Ça, c’est presque indécent pour moi. Recevoir sans rendre au centime près. Recevoir sans prouver que je le mérite. Recevoir un compliment et dire merci, point. Recevoir un silence et ne pas l’emplir par angoisse. Laisser une main me toucher sans demander immédiatement : que puis-je faire pour toi en échange ?

Il y a des jours plus difficiles. Je répète alors ce que j’ai compris : je ne suis pas ma météo. J’accueille sans m’y mêler. Je dis à la tempête : assieds-toi, raconte, j’ai du temps. C’est cela, l’amour de soi dans sa version pas photogénique : la disponibilité. La patience. La constance, simplement.

Accueillir mes travers

Certains matins, je regarde mes travers en face : l’impatience, le besoin de tout comprendre, le besoin d’être approuvé, l’envie de sauver. Je les nomme sans me juger. Je les remercie même parfois : vous avez voulu m’aider à survivre. Mais nous n’avons plus besoin de vos stratégies épuisantes. Restez si vous voulez, mais à votre place : je conduis maintenant.

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