Je choisis le pardon · partie 1

Neuf mois plus tard, un mail qui sort enfin

Je n’ai pas écrit ce mail dans l’élan. Je ne l’ai pas écrit pour provoquer une réaction, ni pour rouvrir une conversation, ni pour obtenir quoi que ce soit. Je l’ai écrit un jour où, pour une raison presque banale, mon système nerveux était enfin assez calme. Pas euphorique, pas guéri, pas devenu soudainement sage. Juste calme. Assez calme pour que les mots ne me lacèrent pas au moment de sortir.

Neuf ou dix mois après la rupture, je me suis assis, et j’ai écrit à celle que j’ai aimée. Je ne savais pas si elle lirait un jour. Une partie de moi espérait que non, parce que l’idée même d’une réponse pouvait encore me faire trembler. Une autre partie de moi, plus simple, plus humaine, voulait juste déposer quelque chose au bon endroit, comme on pose une pierre sur une tombe, pas pour faire revenir qui que ce soit, mais pour arrêter de porter la pierre dans sa poitrine.

Ce mail, je l’ai écrit avant tout pour moi. Pour arrêter la boucle. Pour arrêter de rejouer. Pour arrêter de me battre contre des fantômes. Et, surtout, pour arrêter de nourrir cette colère qui avait fini par se confondre avec mon identité.

Le choc, puis l’absence à moi-même

Au début, je n’ai pas compris ce qui m’arrivait. Je savais que j’avais mal, mais le mal était comme derrière une vitre. Je faisais les gestes, je répondais aux messages, je travaillais, je mangeais, je dormais. Je pouvais même rire, parfois. Et pourtant, à l’intérieur, quelque chose s’était éteint, ou plutôt s’était mis en veille, comme un disjoncteur qui saute pour éviter l’incendie.

Quand j’ai relu mon propre mail plus tard, je me suis rappelé à quel point je n’avais pas été là. Pas vraiment là.

« Je suis resté KO plusieurs mois, incapable de réagir. J'ai regardé les morceaux par terre, hébété, choqué. Je me suis vu vivre ma vie en mode automatique, totalement dissocié de moi-même pendant 4 ou 5 mois. Mon cerveau me protégeait d'une douleur trop forte, m'a dit ma psy. »

Ce passage, je le reconnais dans mon corps. Je reconnais le regard vide. Je reconnais la sensation d’être un figurant dans ma propre vie. Je reconnais aussi la honte silencieuse qui va avec, parce que même dissocié, je voyais bien que je n’allais pas bien. Et je me jugeais de ne pas “m’en sortir”. Comme si la souffrance devait être performante, rapide, propre, socialement acceptable.

Je crois que c’est là que la rupture est devenue plus qu’une rupture. Elle a touché des couches anciennes. Elle a réveillé des peurs archaïques. Et, comme souvent, mon mental a voulu prendre le contrôle. Comprendre. Analyser. Disséquer. Trouver le point exact où tout avait basculé, comme si mettre un doigt sur la faille allait effacer la douleur.

Regarder mes ombres sans me raconter d’histoire

Après le choc, il y a eu une phase où je n’ai plus supporté mes propres récits. Mes justifications. Mes “oui mais”. J’avais besoin d’un miroir qui ne me caresse pas dans le sens du poil. J’avais besoin de voir ce que j’avais fait, ce que j’avais répété, ce que j’avais imposé, même sans le vouloir. Pas pour m’écraser, mais pour arrêter de me mentir.

J’ai fait quelque chose d’assez extrême, presque clinique. J’ai replongé dans nos traces. J’ai passé au crible des dizaines de milliers de messages, des mails, des échanges, des moments où je me croyais clair alors que j’étais violent, des moments où je me croyais aimant alors que j’étais en train de contrôler. Je ne voulais pas une introspection vague, je voulais du concret. Je voulais des preuves, même contre moi.

Et ce que j’ai vu m’a fait mal. Pas la douleur romantique, pas la nostalgie, mais une douleur de lucidité. Celle qui te fait baisser les yeux parce que tu sais que tu ne peux plus te raconter que tu étais “juste quelqu’un de bien”. J’ai écrit dans ce mail, sans détour, ce que j’avais identifié.

« Cruauté verbale pendant les périodes de crises, diagnostics non sollicités (l'étiquette comme armure, sentence, jugement), menaces judiciaires quand ma peur est devenue coercition, le schéma du sauveur, la positivité toxique, la grandiloquence blessée, la posture du martyr, le contrôle, la rigidité de la pensée, la culpabilisation, le jugement récurrent, certains schémas de manipulation, ou le shut down et la fuite en cas de montée de colère pour me contenir. »

Je relis ça et je sens encore une résistance en moi. Une partie voudrait dire “oui mais ce n’était pas tout le temps”, “oui mais j’aimais”, “oui mais j’étais perdu”. Et c’est vrai, quelque part. Mais je sais aussi que ces “oui mais” sont souvent des cachettes. Ils ne sont pas faux, ils sont incomplets. Ils servent à éviter l’endroit exact où je dois grandir.

Ce travail m’a obligé à reconnaître une chose simple et dure. On peut aimer et blesser. On peut être sincère et toxique. On peut vouloir protéger et étouffer. Et on peut se croire victime alors qu’on est aussi acteur. J’ai dû accepter que ma souffrance n’effaçait pas ma responsabilité, et que ma responsabilité n’effaçait pas ma souffrance.

Je ne dis pas ça pour me flageller. Je dis ça parce que je sais ce que ça coûte, de ne pas regarder. Ça coûte des années. Ça coûte des relations. Ça coûte une paix intérieure qui s’amenuise jusqu’à devenir un souvenir.

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