Vivre chaque jour comme s'il était le dernier · partie 1

Ce concept revient régulièrement, et je dois avouer qu’il m’inspire ces derniers temps. Vivre chaque jour comme s’il était le dernier... est-ce vraiment possible ?

Quand je laisse cette idée s’installer en moi, je sens immédiatement deux mouvements contraires. D’un côté, quelque chose s’allume, comme une lampe dans une pièce trop sombre, une urgence douce qui remet les priorités à leur place. De l’autre, mon corps se crispe, parce que « le dernier jour » sonne comme un compte à rebours, une pression, presque une injonction à réussir sa fin.

Dans le bouddhisme, il existe une pratique simple, sans mise en scène, sans tragédie, qui s’appelle souvent memento mori dans la culture occidentale : se souvenir de la mort. Pas pour se faire peur, mais pour cesser de s’endormir. Pas pour dramatiser, mais pour dédramatiser l’illusion que nous avons le temps. C’est une lucidité, pas une morbidité.

Et je crois que, si je veux être honnête, mon rapport à cette idée est très sensoriel. Je le vis dans l’épaisseur des heures, dans la manière dont un après-midi s’effrite sans prévenir, dans ce petit vertige quand je me rends compte que je suis déjà en train de « me souvenir » d’un moment qui vient à peine de se produire.

Une année plutôt qu’une journée

En fait, je crois que j’aimerais vivre chaque année comme si elle était la dernière de ma vie physique.

Il y a quelque chose de plus humain, de plus respirable, dans cette échelle-là. Une année, c’est un cycle. Une année, c’est un espace où l’on peut encore planter, arroser, attendre, récolter. Une journée, si elle est vraiment la dernière, devient presque un rituel de fin. Elle réduit tout à l’essentiel affectif, et l’essentiel affectif est magnifique, mais il n’est pas la totalité de la vie.

Car si j’applique le principe de vivre chaque journée comme si elle était la dernière, alors, au final, je ferai des choses très humaines mais pratiquement rien de matériel. Et le matériel fait partie de notre vie.

Le matériel, ce n’est pas seulement des objets, des factures ou des listes. C’est aussi le corps qui a besoin d’être nourri, la maison qui a besoin d’être entretenue, le travail qui donne un cadre, parfois un sens, parfois une difficulté. Et surtout, le matériel, c’est l’endroit où l’esprit s’entraîne. Dans le bouddhisme, on ne cherche pas à fuir le monde, on cherche à ne pas s’y enliser. La vaisselle, un rendez-vous, un document à remplir, un conflit à traverser, tout cela peut devenir terrain d’éveil, si je le regarde sans mépris et sans fuite.

Vivre une année comme si c’était la dernière, ce n’est pas vivre dans la panique. C’est vivre avec un axe. C’est me demander, au milieu de mes automatismes : si c’était ma dernière année, est-ce que je veux vraiment passer tant de jours à ruminer, à attendre, à me protéger ? Est-ce que je veux continuer à différer ce qui est vivant en moi ?

Une dernière année n’annule pas les responsabilités, elle les éclaire. Elle ne dit pas « abandonne tout », elle dit : ne mens plus. Elle ne dit pas « fais plus », elle dit : fais juste.

Ce que je ferais si c'était la dernière journée

  • J’écrirais à mes enfants et je tournerais une vidéo pour eux.

  • Je pense que je tournerais des vidéos pour de nombreuses personnes, car je n’aurais pas le temps de toutes les voir.

  • J’appellerais certaines personnes pour leur dire ce que j’ai sur le cœur.

  • J’irais me promener dans certains endroits qui ont marqué ma vie.

  • Je relirais certains écrits que j’ai produits.

  • Je pense que je demanderais pardon aussi à de nombreuses personnes pour les avoir blessées.

Quand j’écris ces lignes, je sens à quel point elles sont simples, et à quel point elles sont difficiles. Simples, parce que ce sont des gestes évidents. Difficiles, parce qu’ils demandent une qualité de présence rare.

Écrire à ses enfants, par exemple, ce n’est pas seulement transmettre des conseils. Je crois que ce serait surtout une façon de dire : je vous ai vus. De leur laisser une trace de regard, pas une trace de performance. De leur dire ce que la pudeur, la fatigue ou la peur m’empêchent parfois de formuler. Pas des grandes phrases, plutôt des vérités douces, de celles qui font du bien longtemps après.

Tourner une vidéo, c’est aussi accepter l’impermanence d’une autre manière. La voix, le visage, les silences, tout cela est voué à disparaître. Et pourtant, pendant un instant, on offre une présence. On dit : j’ai été là. Dans la tradition bouddhiste, on parle souvent de la transmission, pas comme une possession, mais comme une flamme qui passe. Une vidéo, une lettre, ce serait peut-être une petite flamme.

Appeler certaines personnes pour dire ce que j’ai sur le cœur, c’est toucher à quelque chose de très nu : le temps que nous passons à garder en nous ce qui devrait circuler. Parfois, nous remettons au lendemain par orgueil, ou par crainte de déranger, ou par peur d’être mal reçu. Mais l’amour et la vérité, quand ils sont retenus trop longtemps, se transforment en poids.

Aller me promener dans certains endroits qui ont marqué ma vie, ce serait, je crois, une manière de saluer. Comme on s’incline devant un temple, ou devant un arbre très ancien. Pas pour idolâtrer le passé, mais pour le remercier. Il y a des lieux qui nous ont porté quand nous ne savions pas nous porter nous-mêmes. Les revoir une dernière fois serait un geste de gratitude.

Relire certains écrits que j’ai produits, ce ne serait pas pour me juger, ni pour chercher une validation, ce serait pour retrouver un fil. Pour voir la continuité dans le chaos. Pour constater que, même quand je croyais être perdu, quelque chose en moi cherchait déjà la clarté. Et peut-être aussi pour sourire avec compassion devant mes anciens aveuglements.

Et demander pardon... voilà un sommet et un abîme.

Demander pardon, ce n’est pas faire semblant d’être humble. Ce n’est pas non plus s’humilier. C’est reconnaître que nous avons, parfois, laissé notre ignorance conduire nos paroles et nos gestes. Dans le bouddhisme, on parle d’ignorance comme d’un voile : je ne vois pas clairement, je confonds, je réagis, je me défends, je m’accroche. Et au passage, je blesse. Souvent sans le vouloir, parfois en croyant avoir raison.

Demander pardon, ce n’est pas garantir que l’autre va répondre. Ce n’est pas exiger une réconciliation. C’est offrir un espace. C’est dire : je ne veux plus porter ce déni. C’est alléger le cœur, pas gagner un procès.

Mais au final, une journée, ce serait si court à vivre, si je savais que c’était la dernière de mon existence sur Terre.

Oui, si court. Et c’est justement là que le memento mori devient précieux : il révèle ce qui compte, mais il révèle aussi le risque d’une précipitation. Si tout doit être dit, tout doit être fait, tout doit être réparé en vingt-quatre heures, alors je ne vis plus, je cours. Et je ne veux pas courir vers la mort. Je veux marcher vers la vie.

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« La patience est la plus grande des prières. »

Bouddha
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